POINT DE VUE Nicolas Hulot « tombé » par le « lobbyiste » des chasseurs : retour sur une fable

Nicolas Hulot, icône populaire de l’écologie depuis 30 ans et prise de guerre d’Emmanuel Macron dans ses premiers jours de la Présidence de la République, ministre d’État et numéro 2 du Gouvernement, finit par démissionner du ministère de la Transition écologique en vilipendant « la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir ». Un « idéaliste » vaincu par l’influence « occulte et machiavélique » des lobbyistes, désabusé par l’exercice du pouvoir, cultivant son poids médiatique dans l’opinion, incapable de s’imposer au sein du gouvernement et face à un Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture « otage de la ruralité et de Monsanto » (sic), méchant de l’affaire. Alors, le lobbying, ce coupable idéal ?

Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement n’a rien d’une surprise, seule la date de son annonce demeurait une inconnue, après ses multiples atermoiements. « La faute aux lobbies » a régulièrement été invoquée par des ministres de l’Écologie démissionnaires ou congédiés depuis 2007 comme « explication » (« excuse » ?) de leur échec à réussir la transformation verte de notre modèle de développement. « Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs tombeur de Hulot » (sic) ? Un quasi inconnu au sein du monde de l’influence qui compterait entre 3.000 et 15.000 professionnels in house ou en conseil selon les travaux universitaires de Guillaume Courty (Le lobbying en France, 2018), une individualité qui sait se placer médiatiquement depuis des années et qui cultive son rôle de « bad boy » auprès de journalistes et de commentateurs cédant à une forme de paresse intellectuelle chaque fois qu’il s’agit de faire un dossier sur les « manipulations des lobbyistes » en pointant ce personnage comme une figure incontournable, puissante et intrigante. 

Soyons clairs :

1. Nicolas Hulot a fait un choix politique en entrant dans le gouvernement d’Emmanuel Macron, et son orientation politique a perdu face à Bercy, à l’Agriculture, à Matignon, à l’Elysée. Sa trajectoire ministérielle démontre qu’exercer le pouvoir se heurte forcément à la Realpolitik des rapports de forces au sein du gouvernement lui-même, avec l’Élysée, avec les grands corps d’État, avec les conservatismes au sein du monde économique et de la société. En outre, le ministre Hulot perd là où le lobbyiste de la cause environnementale avait gagné avec sa Fondation en remportant en 2006-2007 une bataille culturelle puis politique décisive en imposant son Pacte écologique à tous les candidats à l’Élysée, ayant abouti à un grand ministère de l’Écologie et au Grenelle Environnement. Dans les deux cas, comme influenceur et comme ministre, Nicolas Hulot a agi en acteur du politique.

2. Le lobbying appartient au champ des métiers du politique et de l’influence. C’est une profession politique à part entière, normée et légale dont l’exercice se déploie dans le système démocratique. Cette profession s’enseigne dans les départements universitaires de sciences politiques, elle s’incarne dans plusieurs cultures professionnelles, elle s’enrichit d’une pratique pluridisciplinaire, elle s’exerce dans un cadre légal et régulé – en France, par la HATVP depuis 2016 qui a institué les « représentants d’intérêts ». 

3. Faire du lobbying, que l’on soit une entreprise, une filière industrielle, une ONG, un collectif citoyen, une institution publique ou un lanceur d’alerte, c’est assumer ses intérêts propres comme une vision politique de la société et les défendre ouvertement dans le débat démocratique. C’est entrer en res publica et accepter que la démocratie, c’est le conflit, le débat d’idées et la délibération. Ce qui vaut pour les ministres cherchant à gagner un arbitrage vaut pour les lobbies. 

Prétendre que c’est « la faute aux lobbies » présente l’avantage de faire diversion sur la dimension intrinsèquement conflictuelle de notre système démocratique : il faut construire un rapport de forces dans le champ politique et dans la société ; parfois on remporte la victoire culturelle, parfois on perd. Et c’est le pouvoir politique qui tranche.

Prétendre que le pouvoir politique n’a aucune prise sur les lobbies, présentés comme les déstabilisateurs de la démocratie, ne correspond pas à la réalité des batailles d’influence vécues par des milliers de professionnels et fait injure au pouvoir politique. En l’espèce, en matière de transition écologique, les ONG environnementales font de la politique sous la forme professionnalisée qu’est le lobbying au même titre que les filières industrielles ou que les chasseurs qu’elles combattent. Prétendre qu’un « bon lobby » défendant les « grandes causes » serait plus noble et légitime que le lobbying des intérêts économiques est encore un refus d’obstacle de l’affrontement idéologique inhérent au système démocratique. L’intérêt général n’existe pas dans le sens où sa définition lors des batailles d’influence résulte du rapport de forces qui conduit à le fixer dans les choix politiques. Le vrai problème réside dans l’asymétrie des moyens d’accès des parties-prenantes au champ du pouvoir et de l’influence.

La lecture simpliste de la « faute aux lobbies » enferme un débat indispensable sur le lobbying en démocratie dans le piège d’une vision complotiste et paranoïaque des jeux de pouvoir. Entrer en res publica, sans avoir le mandat du peuple, n’est ni une effraction ni un privilège : c’est une liberté autant qu’une responsabilité vis-à-vis de l’intérêt public. Abuser de cette liberté en violant les lois de la République expose les lobbyistes à toute la sévérité de notre arsenal judiciaire, en particulier depuis la criminalisation des « dérives » par la loi Sapin 2. Le lobbying est une profession politique normalisée dans une démocratie, fut-elle pour certains inachevée. On ne peut pas attendre des métiers du politique et de l’influence de résoudre un demi-siècle de crise de légitimité démocratique de nos institutions et de notre représentation politique. Mais la régulation du lobbying doit encore progresser pour garantir à l’ensemble des parties-prenantes – qui s’assumeraient comme des actrices du politique – la possibilité et les moyens de participer à une confrontation ouverte, régulière et honnête sur les grands choix de société. À condition de cesser d’alimenter la fable du « pouvoir occulte » des lobbies. 

Joshua ADEL et Alexia GOLOUBTZOFF

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